Pourquoi partir?
Pourquoi partir ?
Pourquoi se lancer dans un tour du monde de neuf mois en solitaire ?
Surtout moi, pas courageuse pour deux sous, ne dormant bien que dans mon lit parisien, souffrant du dos si je porte le moindre sac, haïssant les voyages en bus, claustrophobe en avion, redoutant la chaleur, peureuse, pantouflarde, asociale, douillette et frileuse…
Partir pour un long voyage, sac au dos, baskets aux pieds ?
Je ne sais même pas si je tiendrais un mois. Ma première étape, l’Inde, sera peut-être ma dernière. Peut-être reviendrais-je au bout de deux semaines, exténuée, horrifiée, et bien rassurée de retrouver le confortable appartement parisien de mes parents, mes salles de cinéma favorites, mes cours de stretching, les rives de la Seine et mes dimanches au Louvre…
L’idée d’un tour du monde m’est venue en août dernier, il y a donc un an exactement, lorsque après avoir démissionné de l’Assistance Publique, l’absolue vacuité de ma vie et de mes perspectives professionnelles me terrifiait : que faire ? Continuer mon inintéressante vie parisienne ? Retourner dans les Vosges ? Ou alors transformer le néant ahurissant dans lequel j’étais plongé, professionnellement, sentimentalement et même intellectuellement, en une chance exceptionnelle ? Absolument rien, en effet, ne me retient : pas d’enfants, pas de travail, pas de projets hormis les films à finir avec mon papa, même pas de déménagement à entreprendre puisque je vis dans l’appartement de mes parents. Je peux quasiment faire mon sac et partir demain sans autre forme de procès.
Au bout d’un an l’idée à fait son chemin. J’ai échoué lamentablement à quatre concours de la fonction publique, j’ai envoyé une centaine de CV, j’ai couru la ville pour passer des entretiens d’embauche. Mais je n’étais jamais assez bien, n’avais jamais assez d’expérience et il y avait toujours quelqu’un d’autre pour être mieux, ou plus jolie, que moi. L’hôpital que j’ai voulu fuir à tout pris, j’ai été contrainte d’y retourner par deux fois, ne trouvant du boulot que dans ce domaine. La solution du voyage est peu à peu devenue la seule vraie solution acceptable. Du moins la seule solution logique et cohérente face au vide abyssal de mon existence.
Mais encore une fois je suis trop peureuse et trop indécise. Mon tour du monde ne serait jamais resté qu’un vœux pieux sans le choc de l’institut Curie. Sans ces quarante-trois jours de travail estival, j’aurais pu des années encore apprendre par cœur les Guides du routard ou passer mes nuits sur internet à comparer les prix des billets d’avion… Il aura fallu que je vois des hommes et des femmes dépérir et mourir du cancer pour que mon fantasme se matérialise en quelque chose de proche, évident, réel. Pendant ces quarante-trois jours j’ai côtoyé des gens d’une dignité face à la mort difficilement compréhensible pour moi. J’ai vu une femme encore jeune, profitant des derniers moments de vie auprès de ses enfants, avec une véritable délectation dans le regard. J’ai retrouvé semaine après semaine les mêmes personnes endurant en silence et même parfois avec bonne humeur les terribles effets secondaires de la chimiothérapie qui leur feront gagner quelques mois de vie. J’ai discuté de tout et de rien avec un garçon charmant, huit ans plus jeune que moi, d’une patience et d’une amabilité extrême, avant d’apprendre en tapant son compte rendu que les médecins lui donnait pour six mois à vivre. Cet été comme jamais auparavant j’ai côtoyé la mort, la maladie et la souffrance. Je comprends maintenant qu’il est toujours urgent de réaliser ses rêves. Bien qu’effrayée et même parfois paniquée par cette perspective de tour du monde, je dois saisir ma chance et partir.